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Le langage de la communication scientifique


«Intéresser, faire comprendre, faire aimer la science»,

Le texte qui suit présente une proposition pour l'information scientifique auprès des différents publics de la science (ses «clientèles»). Il reprend et développe sommairement notre exposé devant le Comité de Pilotage de la Communication de l'Académie des Sciences et du Cadas, le 2 février 1993.

Jean-Claude Gomel, avec la collaboration de Sylvie Malsan, Ethnologue


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La démarche

Dans cet exposé, nous aborderons le langage de la science d'un tout autre point de vue, celui de la communication. Nous étudierons les effets du langage sur ce que pensent et ressentent les hommes, et par quel processus les mots peuvent provoquer la compréhension, susciter l'indifférence, le rejet, ou l'adhésion.

L'Institut SYNTHESE a mis au point, sous le nom d'Idoscope®, une méthode d'étude des représentations collectives à partir du langage naturel.

Depuis sa création, en 1986, l'Idoscope® analyse les représentations que se font les publics au sujet des thèmes de notre société, dont la science et la technologie, en indiquant les moyens de modifier ces représentations dans un sens plus conforme à la réalité. Ces études sont menées pour le compte d'institutions publiques et privées. Parallèlement, dans le cadre de son Unité de Recherche, l'Institut SYNTHESE perfectionne et étend la portée de ses méthodes.

Pour en comprendre le sens, il faut se situer dans le champ des sciences cognitives, que nous rappelons pour la clarté de l'exposé.

Le fonctionnement mental est régi par les «représentations» mentales, qui recouvrent tous les aspects de la vie humaine. Nous nous faisons chacun une idée, plus ou moins consciente, de ce que sont ou doivent être la famille, la nation, les rapports à autrui, l'organisation sociale, le sens de la vie, la réalité du monde physique et biologique, etcÉ

Dans ces représentations, les unes sont fondées, les autres sont le produit de la tradition, de la culture, de l'expérience. Mais quel que soit leur degré de congruence à la réalité, elles sont à ce point entremêlées qu'elles agissent au même titre sur les comportements.

Toute question sur la communication de la science doit donc interroger tout le champ des représentations.

On rétorquera peut-être qu'à étendre si largement le champ d'étude, le risque est de ne produire que des résultats généraux, inexploitables pour fournir un schème d'action, encore une stratégie, ce qui est le but du Comité de Pilotage.

Tel que nous traitons le langage, ce n'est pas une gêne. Au contraire, considérer l'ensemble du champ représente pour nous une facilité technique.

Comme l'indique le «modèle propositionnel», qui sert de fondement à l'Idoscope®, chaque représentation s'exprime par une proposition, c'est-à-dire par un couple sujet-attribut (ou sujet-prédicat). Le repérage des propositions d'un public donné s'effectue, dans le langage de ce public, par le repérage des attributs et des sujets auxquels ils sont attachés.

«Modèle propositionnel» signifie encore un peu plus. Ce n'est pas seulement le langage, mais bien la cognition tout entière qui est supposée analysable en unités telles que la proposition. Cela revient à dire, par exemple, que toutes les connaissances et croyances d'un individu I peuvent être décrites dans les schémas suivants : «I sait que p», «I ne sait pas que q», «I croit que t», etcÉ, dans lesquelles p, q et t sont des propositions mentales. Par exemple: «I sait que tous les chiens ont quatre pattes», « I sait (ou ne sait pas) que l'eau est composée d'hydrogène et d'oxygène», «I croit que Salieri a assassiné Mozart». Jean-François le Ny

L'Idoscope® recueille le langage écrit (ouvrages, articles) et oral (interviews enregistrées, émissions audiovisuelles), et produit une transformation de ce langage en termes de propositions. Les calculs opérés sur ces propositions dressent la carte des représentations, indiquant la mesure de leur importance respective et de la charge affective qu'i ls véhiculent.

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La Science, entité anthropomorphique

Chaque proposition est un couple sujet-attribut. La représentation d'un sujet sera donc l'ensemble des prédicats sur un même sujet. Que l'on se représente le sujet comme un vase, et les prédicats comme un bouquet.

Les prédicats que nous avons collationnés sont, comme pour tous les thèmes, de polarité neutre dans leur majorité. Les prédicats positifs et négatifs précisent les traits de l'image anthropomorphique de la science.

Les attributs positifs

Intelligente, astucieuse, compétente, passionnée de vérité, crédible, ouverte, positive, puissante, bonne, généreuse, proche des gens, empathique, dynamique, jeune, éthique, gaie, désintéressée, bienfaisante, s'améliorant sans cesse, au service de l'humanité, cheminant vers un monde idéal, recelant le rêve et le merveilleux. (Des défauts, véhémence, colère, distraction, mais qui peuvent être des qualités communicationnelles, pour ce qu'elles révèlent d'humanité).

versus

Les attributs négatifs

Hautaine, méprisante, suffisante, irresponsable, froide, sèche, fermée, fermante, coincée, grave, inhumaine, bornée, intéressée, terre à terre, préoccupée par les carrières, en rivalité, au service des lobbies industriels.

Il peut y avoir contradiction entre les attributs, la science pouvant être à la fois généreuse et intéressée. Bien sûr, comme cela a été évoqué, les attributs doivent être plus finement reportés à leur sujet. L'image de l'astrophysique recueillera moins d'attributs négatifs que celle de la chimie, parce que moins impliquée dans la gestion de l'environnement.

Mais surtout, la représentation n'a que faire du principe du tiers exclu. Elle peut être parfaitement contradictoire, et deux propositions mentales opposées peuvent tout à fait, hélas!, cohabiter dans la même tête.

Il se dégage des attributs négatifs l'image stéréotypée de monstre froid. Cette image est due en grande partie au style habituel de la communication scientifique, plus qu'à son contenu. Les attributs antithétiques étant humanité, proximité, vie et chaleur, quel style de langage la science peut-elle utiliser pour les transférer ?

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Les moyens de la communication

UN LANGAGE VIVANT : «mettre les faits devant les yeux»

C'est la recommandation d'Aristote dans La Rhétorique : «en toute occasion, dit-il, le fait de mettre en jeu une action produit une impression goûtée de l'auditeur».

Le milieu d'origine et l'éducation scientifiques forment à une écriture, qui, comme le signalent aussi les didacticiens des sciences, est marqué par la «dépersonnalisationÉ l'achronicité et l'atopisme». Pierre Astolfi : La didactique des Sciences.

L'être vivant se déplace dans le temps, sur un lieu précis. Ce qui se traduit dans le langage par des verbes d'action se substituant aux termes abstraits.

Prenons un exemple dans notre domaine, celui des sciences cognitives, et comparons deux textes d'auteurs différents, extraits du même ouvrage collectif, donc s'adressant au même public spécialisé.

Auteur 1

La dynamique des schémas d'activation

Dans le paradigme subsymbolique, l'interprétation sémantique intervient au niveau supérieur des schémas d'activation, et non au niveau inférieur des nÏuds individuels. Aussi une question importante se pose-t-elle à propos du fonctionnement du niveau supérieur : comment les entités sémantiquement interprétables se combinent-elles ?

Dans le paradigme symbolique, les entités sémantiquement interprétables sont des symboles, qui se combinent par une forme quelconque de concaténation. Dans le paradigme subsymbolique, les entités sémantiquement interprétables sont des configurations d'activité, lesquelles se combinent par superposition: elles se superposent de la manière dont les structures ondulatoires le font toujours dans les systèmes physiques. Cette différence constitue une autre manifestation du fait que la formalisation est passée de la catégorie du discret à celle du continu.

Auteur 2

La règle de littéralité en question.

Marie dit à Pierre :

(1) La soupe manque de sel.

Quelle est la pensée que Marie veut ainsi faire partager à Pierre ? Sans doute la pensée que la soupe manque de sel. Evident, certes, mais comment expliquer que cela soit évident ?

Tous ceux qui y ont réfléchi s'accordent à dire: il faut supposer l'existence d'une règle de littéralité. Selon cette règle, en énonçant une phrase déclarative, le locuteur se porte automatiquement garant de la vérité de la proposition littéralement exprimée par cette phrase.

La règle de littéralité, si règle il y a, admet de nombreuses exceptions. Les mieux connues sont la métaphore et l'ironie. Sur France-Culture, un critique littéraire affirme :

(2) Ce livre est un décapant pour le cerveau.

Si l'on s'en tenait à la règle de littéralité le critique voudrait communiquer que le livre en question est capable de débarrasser la surface du cerveau de certains dépôts. Mais il s'agit d'une métaphore.

ou encore Marie, avalant un médicament au goût épouvantable, fait la grimace et dit à Pierre:

(3) C'est vraiment délicieux.

Si la règle de littéralité était respectée, Marie voudrait communiquer à Pierre que le médicament est délicieux. Mais il s'agit d'une ironie.

Introduction aux sciences cognitives. Folio essais. 1992

Ces deux textes sont caractéristiques. L'un utilise un vocabulaire composé de substantifs abstrait s, l'autre réfère à des objets concrets : un livre, du sel, un médicament. Chez le deuxième auteur, en quelques lignes, trois illustrations, tirées de la vie quotidienne; les illustrations sont des saynètes : on est au théâtre. Enfin, l'humour est latent dans tout le texte.

«Un peu d'humour n'a jamais desservi la science, comme en témoigne, par exemple, l'exemple du prix Nobel de médecine Feynmann, qui se refusa toute sa vie à la gravité (psychologique)» Science & Vie. Février 93. Courrier des lecteurs.

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Quelques techniques

Le questionnement

Pour faire comprendre et intéresser tout à la fois, il est utile de rappeler le problème auquel répond le contenu que l'on souhaite communiquer : «la réponse jamais ne précède la question ». Un exemple pris dans le magazine La Recherche de janvier 1993, en introduction d'un article sur la myopathie de Duchêne :

Quelle est la fonction de la dystrophine, cette protéine dont l'absence déclenche la maladie ? Pourquoi cette myopathie s'aggrave-t-elle progressivement et inéluctablement ? Que nous apprennent les modèles animaux ? Les méthodes de diagnostic permettent-elles de détecter tous les sujets à risque ? Et quels sont les traitements expérimentés ou envisagés ?

La connotation

Les mots utilisés ont une double valeur. La dénotation, qui marque le sens étroit du mot, celui de la définition du dictionnaire, et la connotation, qui est le pouvoir évocateur qu'il recèle. Par exemple : les deux termes «cavité profonde» et «abîmes». Ils sont identiques du point de vue de la dénotation. En revanche, le deuxième a un autre retentissement dans l'imaginaire : effarement devant cette profondeur peut être sans fond, terreur mythique pour un lieu duquel on ne revient jamais, association subconsciente avec les enfers. L'emploi des termes n'est donc pas neutre.

La métaphore

L'effet connotatif est particulièrement puissant dans la métaphore, qui est un procédé extrêmement curieux et tout à fait passionnant. Elle est si importante pour notre sujet qu'elle pourrait en être le point central. La métaphore est une comparaison sans comme.

Elle a deux fonctions : présenter un objet concret, ou que le lecteur connaît déjà, de façon à transférer des propriétés dénotatives et connotatives. En disant de quelqu'un : «c'est un lion», on transfère la propriété typique, qui est le courage, mais aussi d'autres propriétés (d'autres prédicats) : il est royal, généreux, majestueux, fort, etcÉ

Le nombre des métaphores est un indice de la volonté pédagogique et aussi de la vie qui traverse le texte, en multipliant à la fois les références dénotatives et la richesse des prédicats.

Mais attention, de ce fait, il y a des métaphores dangereuses. L'exemple type en est la « mémoire » de l'eau, qui a pu faire obscurément ressentir que l'eau était douée de vie, et pouvait donc disposer de facultés humaines, en l'absence surtout d'autres explications possibles.

Il y a des métaphores non verbales : la Cité des Sciences est une métaphore de la science et de la technologie. Physiquement, par son architecture extérieure et intérieure, et dans ce qu'elle montre.

La comparaison

Proche de la métaphore, la comparaison. Il s'agit de présenter un modèle concret, dont le destinataire connaît bien les propriétés, pour qu'il se fasse à l'aide de cette «prothèse pédagogique» une représentation du nouvel objet de connaissance. Quelques exemples tirés d'un ouvrage de Paul Caro :

Ils inventaient une chimie construite sur le modèle d'un ballet dont les personnages quelquefois s'enlacent avec vigueur, et d'autres fois échangent nonchalamment des partenaires tenus du bout des doigts.

La forme des molécules : c'est une sorte de compas dont l'axe est occupé par l'atome d'oxygène et dont les pointes reposent sur les deux atomes d'hydrogène. L'angle d'ouverture du compas est de 104°, la longueur des bras de noyau atomique à noyau atomique est de 0,9 angström.

On peut imaginer la molécule isolée comme un joli papillon qui déploierait ses ailes. Admettons la présence de plusieurs papillons dans une enceinte. Si les papillons se rapprochent les uns des autres, les battements d'ailes peuvent en venir à se recouvrir et à se gêner mutuellement. Pour permettre le rassemblement collectif, chacun pourrait avoir intérêt à sortir un autre jeu d'ailes, etcÉ

Paul Caro. De l'eau. Ed. Hachette/ La Villette

Le lexique : lui « tordre le cou» !

Sont souvent déplorées la technicité du vocabulaire scientifique, ou bien la méconnaissance par le grand public des termes les plus courants. C'est un faux problème, facile à aborder parce qu'il est facile à appréhender : il est tout à fait indifférent que le public connaisse ou non les termes : il est beaucoup plus important qu'il saisisse les problématiques, et cela passe par les modalités rhétoriques dont nous avons parlé précédemment. Quant au communicateur, il doit juger cas par cas si le terme spécialisé est vraiment nécessaire. S'il l'est, qu'il ne craigne pas de le définir, comme dans l'exemple suivant  :

Pour peu qu'on l'observe, la disposition des feuilles sur une tige ou celle des fleurons d'un tournesol se montrent d'une régularité tout à fait surprenante. Il est surtout frappant de constater que, dans la plupart des cas, ces arrangements sont directement liés à une suite de nombres bien connue des mathématiciens, la suite de Fibonacci, et donc au nombre d'or. Comment expliquer une telle organisation des plantes, si particulière et si universelle? C'est là une question centrale de la phyllotaxie, la partie de la botanique qui étudie les dispositions&emdash; Taxis&emdash; des feuilles&emdash;Phullon. Cette question a ceci de particulier d'avoir intrigué tant les botanistes que les physiciens et les mathématiciens. Cette particularité et la longue histoire de ce domaine expliquent que la phyllotaxie ait contribué de façon importante à l'évolution générale des idées. La Recherche. Janvier 1993.

La différenciation de la communication selon le «niveau» des publics auxquels elle s'adresse (scientifiques non spécialistes, journalistes scientifiques, amateurs éclairés ou enseignants, et grand public) s'opère par des degrés pl us ou moins élevés de technicité du langage, mais ne dispense pas d'utiliser, pour tous, les mêmes techniques décrites ci-avant, ni même de définir, le plus souvent possible, les termes que l'on emploie. Car les mots sont polysémiques, non seulement d'une discipline à l'autre (le «groupe» pour un mathématicien ne recouvre pas la même notion que le «groupe» pour un sociologue; de plus, la confusion risque d'être augmentée du fait que «groupe» est un mot du langage courant), mais aussi au sein d'une même discipline:

Une des difficultés liée au vaste domaine de la médecine est l'hétérogénéité qui peuple son domaine de définition. Il n'existe pas de consensus établi sur les definitions des symptômes, des syndromes, des maladies ou des traitements», in Informatique et gestion des unités de soin, P. Degoulet et alii, Springler-Velag.

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L'attitude des scientifiques en situation de communication

Cet ensemble de préceptes peut heurter certains scientifiques, et surtout les Français. En allant contre les habitudes de la tribu, ne vont-ils pas au devant de graves ennuis ?

On peut changer ces habitudes, par une communication auprès des scientifiques, contre les propositions qui sont à la base de leur attitude :

La communication n'est pas le fait de transmettre un savoir à des gens qui n'ont pas de connaissances, mais à des gens qui ont d'autres connaissances, dont eux-mêmes ne disposent pas. Le savoir n'a pas à être vaniteux.

Pas d'ostracisme vis-à-vis des représentations. L'homme de science est pris dans le corps social : hors du laboratoire, et encore, il est lui-même le lieu de toutes les représentations, partagées avec ses concitoyens : la «culture», au sens anthropologique du terme.

Surtout, on insiste, peut-être de façon excessive, sur l'écart entre représentations et pensée scientifique, comme si les premières n'avaient qu'une fonction négative. Le problème serait plutôt d'examiner, cas par cas, le champ de validité des représentations, le domaine pour lequel elles fonctionnent comme des aides, en même temps qu'on les analyse comme obstacles. Puisque tout progrès intellectuel véritable devra bien prendre appui sur elles pour mieux les travailler et les faire évoluer.

L'exemple de l'anthropomorphisme est assez caractéristique à cet égard. L'enseignement biologique tend à s'en démarquer de manière systématique, sans toujours voir la différence entre un « anthropomorphisme constitutif» où l'élève n'introduit aucune distance entre l'animal et lui, et un « anthropomorphisme analogique» où le «comme» correspond à une différenciation en cours d'élaboration. Jean-Pierre Atolfi. La Didactique des sciences.

Rétablir, aux yeux des scientifiques, une vision plus juste de la démarche scientifique. Elle est le plus souvent représentée selon l'état actuel des connaissances. Quand la science est envisagée du point de vue de sa construction, alors elle est montrée comme une accumulation de contributions personnelles, allant toutes dans le même sens d'une clarification d'un réel qu'un manque de méthodes ou de techniques nous empêcherait de découvrir. Un exemple, du même auteur :

La méthodologie de la recherche scientifique s'appuie sur les écrits de Claude Bernard et sur le schéma dit OHERIC (O=observation, H=Hypothèse, E=expérience, R=résultats, I=interprétation, C=conclusion). Les travaux de M.D. Grmek à propos du raisonnement expérimental et des recherches toxicologiques chez C. Bernard ont montré que ce raccourci méthodologique n'était qu'une reconstruction intellectuelle a priori et non la méthode universelle empruntée par l'auteur.

L'esprit scientifique, caractérisé par la recherche constante de la vérité, l'intégrité intellectuelle, est une démarche qui n'est pas que dans la science. Elle est chez l'artisan, chez la ménagère qui organise sa cuisine. Sens de l'observation, esprit critique, logique, expérimentation se trouvent aussi chez des paysans, des philosophes, des plombiers. L'esprit scientifique n'est pas l'apanage des scientifiques: et les filtres cognitifs qui provoquent des conduites irrationnelles sont aussi bien le fait de scientifiques.

Remarque sur le mot "vulgarisation"

La communication scientifique doit être considérée comme une des tâches les plus nobles en démocratie, le devoir de partager l'éducation et la culture que détient chacun. Il faut passer du mépris inconscient du public à une considération égalitaire de ce public, donc bannir le mot même de vulgarisation. On proposera, se substituant à lui, le terme d'«information scientifique », à différents degrés de spécialisation.

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Les "fausses sciences"

Pour répondre à un point particulier, les "fausses sciences". Puisque le mot de concurrence est évoqué, le grand principe commercial est de ne jamais dénigrer la concurrence. Il s'agit là de tactique. Aller contre ne sert à rien, et desservirait plutôt la science. Se montrer méprisant et hautain - «attributs» non souhaitables, - ne peut que jeter les gens hésitants dans les bras de l'adversaire. Il faut plutôt reconquérir le terrain perdu. Et il y a des armes.

La première est le désir de comprendre, libido sciendi. Comme le dit Montaigne, «il n'est désir si naturel que le désir de connaissance : nous cherchons tous moyens qui nous y peuvent mener». Encore faut-il que l'on recherche, pour communiquer le savoir, à se faire comprendre. Sinon, l'appétit naturel est coupé.

La seconde est de reconquérir la dimension merveilleuse que recèle en son sein la science. Le discours froid est un discours faux. Les découvertes et les hypothèses de la physique actuelles, par exemple, sont d'une audace conceptuelle, d'une immensité de champ, d'une richesse poétique, d'une ouverture à l'imagination incomparables. Il ne faut surtout pas craindre de communiquer sur les hypothèses. C'est là que l'ouverture de l'esprit humain trouve son air; c'est l'hypothèse qui meut les chercheurs dans la passion de leur quête. Pourquoi en priver les autres ? Ce qui attire vers les «fausses sciences», c'est aussi les questions fondamentales sur le sens de la vie. Comment ne pas se les poser ? Et il est peut-être du meilleur de l'homme que de les p oser .

Plus précisément, le développement des technosciences aujourd'hui pose de véritables problèmes de société. Le public, avant de pouvoir décider de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, et donc se faire une opinion, a besoin de comprendre comment se posent ces problèmes. Sur ces questions, la communication scientifique est indispensable, à condition que les experts, avant toute chose, s'attachent à exposer les questions telles qu'elles se posent, en restant dans leur champ de compétences (voir aussi ci-dessus : le questionnement). Ce point est particulièrement délicat : c'est en effet lorsque les experts se présentent comme les porte-parole de la «Vérité révélée» qu'ils risquent le plus de provoquer des réactions de rejet.

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Conclusion

Intéresser, faire comprendre, faire aimer. Le virage de la communication de la science passe par le respect des citoyens, et non par la suffisance et la condescendance.

Comme nous l'avions indiqué dans une note récente à M. Paul Caro, le discours des personnalités de la science aujourd'hui est lui-même facteur de trouble : elles écrivent beaucoup dans les médias, souvent pour des polémiques à fleurets non mouchetés . On est loin d'un discours lisse et unitaire, et il serait tout à fait vain de vouloir faire croire que la science offre un front uni et serein; ce serait affecter gravement le «prédicat» de crédibilité.

Il y a quelque temps, François Mitterrand invitait les journalistes à ne plus parler du discrédit de la « classe politique», mais plutôt de celui de la «classe politico-médiatique», la presse ne pouvant, selon lui, s'affranchir d'une crise de confiance qui frappe toutes les «élites» publiques. Eric Conan. L'Express, Novembre 92.

Cette crise de confiance est en voie d'affecter aujourd'hui, par stratégie des dominos, les élites scientifiques. Mais ce n'est pas une fatalité. Il est possible de faire participer à un vaste mouvement des relais aujourd'hui bien seuls, les professeurs du secondaire, les instituteurs, qui, nous le savons, ont beaucoup à dire et à apporter. Beaucoup d'entre eux inventent quotidiennement d'ingénieux procédés de transmission du savoir et de l'esprit scientifiques. Il suffirait de les valoriser pour faire jouer l'effet d'entraînement, et les moyens en sont assez simples.

Les moyens préconisés, et notamment rhétoriques, ne sont en rien de la manipulation. Se mettre à portée des intérêts et des connaissances de son public est une forme de courtoisie, voire de respect. Einstein, dit-on, abandonnait les amphis des colloques pour aller parler avec les gens des cuisines, et avec les enfants, desquels il disait apprendre. Quant à la rhétorique elle-même, ce qu'en disait Aristote est toujours d'actualité :

Si, maintenant, on objecte que l'homme pourrait faire beaucoup de mal en recourant injustement à l'usage de la parole, on peut en dire autant de tout ce qui est bon, la vertu exceptée, et principalement de tout ce qui est utile; comme, par exemple, la force, la santé, la richesse, le commandement, car ce sont des moyens d'action dont l'application juste peut rendre de grand services et l'application injuste faire beaucoup de mal. Rhétorique. Livre 1

 

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