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L'observatoire qualitatif local
Comment chiffrer le bonheur de vivre ici

Article paru dans la revue TERRITOIRES. Décembre 1993

A l'origine de cet article, une question technique posée à l'institut SYNTHESE par des spécialistes du local: "L'Idoscope®1, baromètre des représentations, peut-il être un indicateur permanent du vécu des habitants ?"

Ce qui guide le comportement des personnes est la résultante d'un vécu global. La façon dont les habitants d'un espace local appréhendent leurs conditions matérielles est profondément dépendante de leur perception intime. De plus, ils inventent des stratégies pour accommoder l'existant à leurs besoins.

Les facteurs objectifs de situation doivent donc être mis en regard de la manière dont ils sont réellement vécus. Par exemple, un taux d'équipement en espaces verts ou en terrains de sport ne représente qu'une face de la réalité. L'autre face est la place que prennent ces équipements dans les représentations des habitants, qu'ils les utilisent ou pas.

Il y a, d'une part, l'existant, sous la forme d'aménagement et de fonctionnement de la cité (équipements collectifs, fonctionnement, programmes d'animation et d'action sociale). D'autre part, la façon dont les personnes intègrent ces éléments dans ce qui fait, pour eux, la qualité de la vie. Ce que l'on doit évaluer in fine, c'est, même si le mot fait peur, le bonheur.

Or, s'il est possible de dresser la carte des éléments "secs" (économiques, sociaux, démographiques) parce qu'ils sont mesurables, il est plus difficile de disposer d'indicateurs de même type pour évaluer le vécu des populations, donc de décider, ou de convaincre, celui qui peut décider.

Les sondages ou les échelles d'attitude, utiles dans certaines circonstances, ne prennent pas en compte le champ global de l'univers vécu, avec ses contradictions, ses ambivalences, le jeu continuel des désirs et des craintes, le degré de conscience qu'ont les hommes de leurs propres besoins.

Les enquêtes par entretien libre sont très adaptées à cet objet. Mais les résultats ne sont pas soumis à la mesure. De ce fait, les éléments de représentation ne sont ni hiérarchisés (Quel désir pèse le plus, et de combien ? Quelle crainte ?) ni comparables dans le temps.

Les besoins d'évaluation du qualitatif sont ressentis depuis quelque temps déjà par les grandes organisations. Pour répondre à ces utilisateurs, l'institut SYNTHESE a initié, il y a plusieurs années; une recherche aboutissant à une méthode produisant une expression quantitative du qualitatif, l'ldoscope.

Amour, crainte, désir, plaisir, frustration, espérance, désespérance se mesurent, se hiérarchisent et se comparent selon tous les éléments signalétiques (écarts entre les quartiers, les populations, les villes).

Tableau de bord d'aide à la décision

La reproductibilité de la méthode en fait un outil de suivi dans le temps de toutes ces composantes, lui conférant la même fiabilité que les éléments objectifs actuellement mesurés par les économistes ou les planificateurs de l'urbain. Les résultats sont mis en forme de telle manière qu'ils vont au-delà des résultats d'une étude. Ils sont conçus comme des tableaux de bord d'une lecture immédiate fournissant aux responsables concernés des aides à la décision.

Exemple: soit une étude par entretien libre effectuée dans deux quartiers (A et B). Après traitement, un indice global synthétise toutes les informations par une note sur 20, ce qui permet une lecture immédiate et signifiante.

Il apparaît nettement que le quartier B "se sent moins bien" que le quartier A.

S'interrogeant alors sur la structure de la note du quartier A (on fera de même pour le quartier B), on trouve que les sentiments ou opinions sont:

On se demande alors quelle est la mesure des composantes de représentation dans chacune de ces valeurs, quels états affectifs ils indiquent (joie, tristesse, regrets, espoir etc.) et quelles valeurs (morales, esthétiques, techniques) ils révèlent.

Poussant plus loin l'interrogation, on se demande ensuite quels sont les "objets" auxquels se lient sentiments et jugements: on retrouvera ici les composantes urbaines: voisinage, aménagement, animation du quartier, niveaux sonores, propreté, services de la Poste, du transport, sociaux, santé, profession, famille, amis, voisinage, commerce et artisanat de proximité... affectés chacun d'un indice. Cette thématique n'est pas posée a priori, mais édifiée à partir du discours recueilli. Elle est fine, de façon que chaque responsable concerné puisse suivre "son" indice par quartier et agir sur son évolution selon son niveau de décision.

De plus, la thématique du vécu étant quantifiée, elle peut être mise en relation avec les autres données urbaines et sociales (qualité ou obsolescence du bâti, situations familiales, emploi des jeunes, commerces...). Par exemple, on lèvera l'ambiguïté du terme insécurité, en le réservant au sentiment ressenti, et il sera intéressant de comparer l'indice du sentiment d'insécurité avec les données de délinquance.

Isoler finement les facteurs ressentis positivement ou n&eacu te;gativement

Les comparatifs inter quartiers et le suivi dans le temps. Les indices permettent aussi les comparaisons synchroniques (même période). Toutes les composantes du quartier A et du quartier B mises en regard, on isole finement les facteurs ressentis positivement et négativement.

Les comparaisons diachroniques (évolution dans le temps d'un même quartier): l'enquête est menée par exemple six mois après. Toutes les composantes du quartier sont comparées globalement, puis terme à terme. Les évolutions, s'il y en a, sont décelées et mises en regard des données de situation.

Des résultats parfois contre-intuitifs

Les résultats sont parfois contre-intuitifs. Ils révèlent les a priori orientant l'attitude de certains spécialistes, des médias et de l'opinion publique. On en évoquera rapidement trois.

"Tout fout l'camp !"

La situation se dégrade en regard d'un âge d'or dans le passé. En illustration, quelques expressions prises dans des articles universitaires:

Les banlieues défrayent la chronique / recrudescence des difficultés économiques et sociales / montée du chômage / multiplication des nouveaux pauvres / recul des perspectives d'emploi pour les jeunes / les jeunes les moins qualifiés / essor de la délinquance / mutations démographiques propres à l'ensemble des sociétés occidentales / montée des divorces / multiplication des familles monoparentales / situations d'isolement / concentration territoriale de populations migrantes à forte natalité / obsolescence du bâti / affaiblissement des solidarités de quartier / épuisement du mouvement ouvrier / épuisement de la vie associative / des lieux où se cumulent déviance sociale et précarisation économique. . .

Outre leur tonalité de lamento, peu propre à mobiliser les énergies, chacun de ces concepts valises peut faire l'objet d'un examen critique. Par exemple, les migrations ne sont pas nouvelles en France, où l'on se plaît à souligner la diversité du peuplement. Dans ce siècle seul, Italiens, Espagnols, Polonais, juifs d'Europe centrale ont constitué des vagues de peuplement et créé des chocs culturels. Avec le temps, on oublie les difficultés d'insertion et d'intégration.

Les trains qui n'arrivent pas à l'heure

Le rôle des médias dans la fabrication des opinions est ici primordial. Notre travail sur l'image du tiers-monde2 le montre bien. On parle beaucoup des misères de l'Afrique. Et elles sont bien réelles. Mais de l'Afrique qui travaille et qui se développe, il n'est pas question. On parle de l'incompétence du tiers monde, jamais des gens compétents. Dans ce cas, comme pour la ville, joue le syllogisme paralogique: I1 y a eu des violences dans telle banlieue, donc cette banlieue est toujours violente et, donc, toutes les banlieues sont violentes. Cet effet de halo est particulièrement injuste. Fréquemment, l'arbre cache la forêt et ne rend pas compte des progrès réels dus à ceux qui se sont engagés de façon souvent considérable. Des politiques ont été décidées et menées, au niveau national et au niveau local. Nos indicateurs peuvent faire le bilan de ces résultats, et, là où il y eu amélioration, les valoriser.

Réalité matérielle et réalité perçue

La démarche habituellement suivie pour définir des indicateurs sociaux consiste à retenir un domaine déterminé (population marginale, emploi, logement) et à rechercher les indicateurs physiques permettant de caractériser la situation des individus ou de la collectivité; on admet implicitement qu'une situation physique donnée procure à un individu une satisfaction indépendante du contexte social. In: "Indicateurs sociaux.", Encyclopedia universalis. Thesaurus.

Produire sur le terrain un effet de cohérence et de synergie

Cette relation, probablement pertinente dans les cas extrêmes, est erronée pour au moins trois raisons:

L'expérience montre que, chez nos grandes organisations clientes, cette méthode rassemble autour d'un même constat les responsables de fonctions diverses visant le même objectif, et qu'elle produit sur le terrain un effet de cohérence et de synergie.

Elle possède le pouvoir intrinsèque de réunir autour d'un même dossier les décideurs territoriaux et d'aboutir à des issues créatives. C'est un outil de travail commun, lisible par tous, qui fait émerger une culture commune aux partenaires de la ville. Il est ainsi possible d'obtenir que la mairie, les collectivités territoriales, la CAF, la Poste, l'Equipement, EDF, les organismes consulaires, la police, etc., en y joignant les habitants, puissent inventer ensemble des solutions dont la plupart seront légères financièrement. Les modifications les plus importantes subjectivement ne sont pas toujours les plus chères.

La méthode est applicable à tout type d'espace habité, des quartiers dits résidentiels aux espaces réputés défavorisés. Les comparatifs peuvent réserver des surprises. Ils révéleront les stratégies efficaces expérimentables dans un autre quartier ou dans une autre ville. Toutes les informations étant conservées en mémoire, l'outil recèle donc de facto un service induit: servir de banque de données des structures ou des initiatives pertinentes.

Jean-Claude GOMEL


1 Méthode d'analyse des discours oraux ou écrits, assistée par ordinateur.

2 Etude menée par Idoscope et publiée à La Documentation française, "BarOsud. Image du tiers monde dans les médias", à l'initiative de la Commission Coopération Développement, et financée par le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Coopération et du Développement.